Commentaire de l’Écriture, La Croix, 25ème dimanche du temps ordinaire, année A

Is 55, 6-9
Ps 144 (145), 2-3, 8-9, 17-18
Ph 1, 20c-24.27a
Mt 20, 1-16

Partageons la parole de Dieu avec sœur Bénédicte Rollin, de la communauté des religieuses de l’Assomption de Vilnius (Lituanie).

Comprendre

Ce texte nous parle d’embauche, de chômage, de contrat de travail et de salaire. Questions d’économie et de morale sociale. Cependant, ce serait une fausse piste de le lire selon ces catégories et selon notre contexte. L’histoire serait un encouragement au favoritisme et à la paresse ! Or il s’agit d’une parabole sur le Royaume.

On la nomme habituellement : Les Ouvriers de la onzième heure. Mais c’est le propriétaire de la vigne qui en est l’acteur principal. On pourrait donc l’intituler : « Le propriétaire de vigne qui cherche des ouvriers ».

En effet, son acharnement est remarquable : il sort cinq fois, de six heures du matin à cinq heures du soir et s’adresse même à des chômeurs qui ne lui demandent rien. La parabole ne dit pas pourquoi. Sans doute est-ce la saison de la vendange ? Est-ce surtout le désir d’appeler au travail ? La parabole est précédée par l’appel sans succès du jeune homme riche et d’un dialogue avec les Douze où Pierre pose, d’ailleurs, la question de la récompense. Ce contexte nous donne une piste de lecture : dans le Royaume il y a de l’embauche ! Mais pour quel salaire ?

Une autre clé nous est donnée par les images employées – vigne, récolte, rétribution –, qui appartiennent à la symbolique biblique. La vigne est le peuple d’Israël ou bien la terre ; la vendange, comme la moisson, évoque le jugement eschatologique. En encadrant la parabole par la sentence sur les premiers et les derniers, Matthieu nous oriente dans ce sens. Sans doute pense-t-il, dans le contexte dans laquelle il écrit, aux juifs, premiers appelés, qui ont porté le poids de la Torah, et aux païens, derniers venus, entrés sans mérite dans le Royaume. À l’heure du Jugement il n’y aura pas de différence.

Méditer

Quoi qu’il en soit, cette parabole nous prend à rebrousse-poil, et c’est cela qui doit nous faire réfléchir et prier. Tout naturellement, grâce au suspense introduit par l’ordre dans lequel les ouvriers sont payés, nous nous identifions aux premiers embauchés et attendons une différence de traitement. Leur réaction nous semble toute justifiée. N’ayons donc pas peur de murmurer comme eux. Quand on est trop « bien-pensant » ou trop poli pour dire à Dieu : « C’est pas juste ! », on risque de passer à côté du message. Car Jésus est une fois de plus délibérément provocateur.

La parabole nous rappelle celle de l’Enfant prodigue (dont le personnage clé est, comme ici, celui qui renvoie à Dieu). Là aussi, il y a un personnage qui exprime un sentiment d’injustice bien compréhensible : le fils aîné qui a travaillé non seulement toute la journée mais depuis des années. C’est quand on se met à sa place, en s’identifiant à son ressentiment, qu’on peut entendre la parole du père : « Mon enfant, tout ce qui est à moi est à toi », et son invitation à accueillir son frère.

Ici quelle est la parole à entendre ? Serait-ce : « Mon ami » ? « Je ne vous appelle plus serviteurs, mais amis », dit Jésus à ses disciples dans un autre contexte. Serait-ce : « Je veux donner »« Je suis bon » ? Serait-ce : « Ton œil est-il mauvais » ?… Cette question rappelle celle de Dieu à Caïn irrité par la faveur accordée à son frère : « Pourquoi es-tu irrité et pourquoi ton visage est-il abattu ? » (Gn 4,6) L’envie, écrit Paul Beauchamp, « nous fait souffrir d’un bien s’il est à l’autre et savourer un bien si nous en privons les autres. C’est pourquoi elle conduit à la fois à désirer le bien et à le détruire, car le vrai bien est toujours partagé » (1).

À quel « bien » Jésus fait-il référence, quand il met dans la bouche du propriétaire la question : « Ne m’est-il pas permis de faire de mon bien ce que je veux ? »

Prier

Seigneur, honnêtement, il m’est difficile de guérir cet « œil mauvais » qui m’empêche d’accueillir ta bonté. Aide-moi à sortir de mes comparaisons, de mes envies ouvertes ou cachées, de ma position de victime. Fais-moi entrer dans la joie que tu promets à tes bons serviteurs, joie d’être appelé ton ami sans aucun mérite, joie d’accueillir ta bonté et de partager ton regard bienveillant sur tous.

(1) Psaumes nuit et jour, Seuil, Paris, 1980, p. 72