Le Passeur de lumière

Au départ, on se croirait vraiment au cinéma ou à l’opéra. Peut-être même dans un de ces spectacles de plein air où l’audiovisuel s’en donne à cœur joie.
Le visuel d’abord. Dès le lever de rideau du chapitre 9, « une haute montagne »apparaît « à l’écart ». On devine, au loin, quelques personnages. L’un d’entre eux porte des vêtements blancs, étincelants, comme certaines vedettes du show-biz aujourd’hui. Puis voilà que surgissent deux nouveaux personnages qu’on découvre soudain en grande conversation avec l’homme en blanc. Les trois premiers sont effrayés. Ils ne savent plus quoi.
Place ensuite à l’auditif, sans vraiment quitter le visuel, mais le décor change, comme le temps. Les nuages s’amoncellent et voilà les personnages brusquement dans l’ombre quand une voix « sortant de la nuée » leur dit d’écouter « mon Fils, mon aimé ». On devine à quelle vitesse les cœurs battent quand « soudain, regardant tout autour, ils ne voient plus personne sinon Jésus seul avec eux ». Et ce Jésus de tous les jours leur demande de ne raconter à personne ce qu’ils ont vu « sauf quand le Fils de l’homme se relèvera d’entre les morts ». Rideau.
Rideau et suspens. Qu’a-t-il voulu dire ? Et pourquoi cette scène éclatante ou Jésus « se transfigure devant eux » ? On peut même dire « se métamorphose » car il s’agit bien d’un bouleversement profond de son être. Plusieurs interprétations ont été avancées par les commentateurs de Marc. Il voudrait maintenir la confiance de ses disciples malgré et à travers le terrible chemin de croix qui s’annonce, disent les uns. D’autres, comme Camille Focant, insistent sur le fait que l’Évangile de Marc, la grande majorité des exégètes sont d’accord, s’achèvent un peu abruptement au chapitre 16 verset 8, par la scène des femmes qui s’enfuient du tombeau, « stupéfaites et tremblantes » (1). Du coup, bien avant la fin de son récit qui laisse « la compréhension de la résurrection ouverte », commente Camille Focant, la scène de la Transfiguration dévoile, par avance, à trois disciples seulement, le chemin qui les attend tous à l’avenir : une lumière dans la lourdeur de la terre quotidienne, une parole qui, avec la Loi (Moïse) et les Prophètes (élie), pousse à « se relever d’entre les morts ».
J’ai souvenir d’une magnifique exposition qui m’a conduit au cœur de la Transfiguration d’aujourd’hui et où deux artistes contemporains ont réussi à mêler le verre et l’argile pour offrir une « Terre de Lumière » en pleine actualité.
Elle, Myriam Kahn, céramiste-sculpteur, veut d’abord rendre hommage aux plus humbles, aux plus blessés, à ceux qui résistent aussi, et qui crient et qui protestent, en silence souvent. Mais ses terres de souffrance sont aussi des terres de naissance et de solidarité.
Lui, Bernard Tirtiaux, maître verrier à qui l’on doit plus de 500 vitraux, est également sculpteur de mots, si proches des terres de Myriam Kahn. Et le voilà dans l’exposition, offrant à la terre la transparence du verre. En regardant sa sculpture translucide, je pense à ce qu’il écrivait tout à la fin de son célèbre Passeur de lumière en 1993 : « Je veux un vitrail de fraternité douce, de conciliation délicate entre les heures et les pierres et les sources de clarté, un baiser du ciel aux choses et aux gens, des lèvres tendues » (2). Sur la montagne de la Transfiguration, un passeur de lumière a voulu offrir un baiser du ciel à ses disciples. Il a surtout voulu leur dire qu’un vitrail de fraternité douce pouvait éclairer leur terre écorchée, ici déjà, et, un peu plus tard, au-delà de la mort.

Gabriel Ringlet
(1) L’évangile selon Marc, Camille Focant, Paris, Cerf, 2004.
(2) Le Passeur de lumière, Bernard ¬Tirtiaux, Denoël, 1993, Folio.