Un appel à la liberté intérieure

Quel est le lien entre ce spectaculaire exorcisme qui délivre un homme« tourmenté par un esprit impur » et l’« autorité » de Jésus dans son « enseignement nouveau » ?
Commençons par remarquer qu’en s’exprimant, l’homme qui s’oppose à Jésus utilise le pluriel, le « nous » et pas le « je » d’une personne qui, adulte, a accédé à une certaine indépendance d’esprit. Son drame n’est-il donc pas d’abord de ne pas avoir son propre jugement, mais de répéter (et donc de se soumettre à) celui des autres ? Notons également l’affirmation de l’homme qui interpelle Jésus : « Je sais » ! Son drame n’est-il pas alors de n’être que le porte-parole d’un groupe pensant à sa place, sûr d’un savoir qui s’impose aux autres ? N’est-il pas emprisonné dans un savoir déconnecté de la réalité au nom d’une idéologie qui sert d’autres intérêts, ceux du groupe, et pas les siens propres ?
N’oublions pas que Jésus parle toujours à partir d’une réalité humaine, dans des situations concrètes concernant des personnes en chair et en os, toutes différentes parce que mêlées à des histoires différentes. N’oublions pas aussi qu’en permanence Jésus est en guerre contre les scribes qui se présentent toujours comme ceux qui savent à la place des autres et se mettent ainsi au-dessus d’eux. Jésus réagit à partir de situations d’hommes et de femmes engagés dans des existences qui ne ressemblent à aucune autre et échange avec ses interlocuteurs d’égal à égal.
La réaction de Jésus est significative : « Tais-toi ! Sors de cet homme. » Autrement dit : « Que la pensée qui manipule cet homme sorte de lui. » J’ajouterais, à l’adresse de l’homme : « Pense par toi-même » ! La réaction de l’homme est tout aussi significative : il tombe « en convulsion » et pousse « un grand cri sorti de lui ». L’action est violente, à la mesure de celle qui s’exerçait sur lui, emprisonné dans une pensée qui n’était pas la sienne et qui s’en était emparée : l’homme récupère son corps, il peut l’habiter à nouveau et devenir lui-même.
Cet épisode de l’Évangile de Marc, illustrant parfaitement comment Jésus se situait par rapport à ses interlocuteurs et expliquant d’où venait son autorité, est d’une très grande actualité. Sans aller jusqu’à Daech qui, malheureusement, est un terrible cas extrême dont on mesure le prix chaque jour en vies humaines, ne peut-on pas constater dans notre société contemporaine une dérive vers un prêt-à-penser qui supprime l’individu dans sa capacité à penser par lui-même et, par là même, l’empêche d’exister en tant qu’être unique ? Des sociologues dénoncent une forme de nouvelle religion bâtie sur un savoir coupé de l’expérience vivante se répétant et se reproduisant à l’infini sur de nouveaux réseaux sans filtre comme Internet. Des psychologues parlent, eux, d’un phénomène de dépersonnalisation face au danger de se distinguer des autres en pensant autrement que la foule : la connexion grâce à Internet des nouveaux outils de communication (ordinateurs, cartes de crédits, etc.) va permettre demain de connaître tout sur tout et à tout moment, dans une transparence totale des personnes au nom de la sécurité et de l’efficacité. L’individu préférerait alors se noyer dans la foule et disparaître des radars en croyant ainsi survivre. On assisterait à la destruction de l’humain.
L’enseignement de Jésus fait rupture. En s’appuyant sur une réalité existentielle, face aux différentes formes d’idéologies y compris celles qui se cachent – voire qui structurent – des religions, il appelle l’homme à la liberté. Il l’invite à choisir entre la peur d’être soi-même face aux autres et vivre sa propre vie et son propre devenir dans la recherche de son bonheur. Et c’est possible, avec Dieu, dans un acte d’amour.
Une scène récente, passée presque inaperçue dans la presse, fournit une belle actualisation de cette page d’Évangile : au Pérou, le pape François a bousculé le protocole et fait arrêter sa papamobile pour aller réconforter un policier tombé de cheval lors d’un cortège au milieu d’une foule en liesse. François vit de l’intérieur la liberté de l’Évangile. Son langage est décrypté par tous, croyants ou non : il ose être lui-même.

Daniel Duigou