La toute première parole de Jésus dans...

La toute première parole de Jésus dans l’Évangile de Jean est une question : « Que cherchez-vous ? » Et elle reviendra deux fois à la fin, en passant du « que »au « qui ». À Gethsémani d’abord, au moment de l’arrestation, quand Judas prend la tête des gardes fournis par les grands prêtres et arrive au jardin. Jésus s’avance vers eux et leur dit : « Qui cherchez-vous ? » Et puis après la résurrection, quand il interroge Marie-Madeleine en larmes : « Femme, pourquoi pleures-tu ? Qui cherches-tu ? » (Jean 20, 15).
Pour les Évangiles synoptiques, la vocation est un appel : « Suivez-moi. » Pour Jean, elle est une question : « Qu’est-ce que vous cherchez ? » Il ne les convoque pas dit Grosjean, il les sonde, car il est « le maître de l’empirisme ».
Les deux disciples dont il est question passent de Jean à Jésus. Ils quittent un guide pour un autre guide, avec l’encouragement du premier. Le Baptiste, comme un vrai maître, les pousse vers plus grand que lui. Mais eux qui sautent du connu vers de l’inconnu se demandent où ça va les conduire, d’où leur question : « Où demeures-tu ? » Jésus ne donne aucune indication. « Et c’est bien dommage pour les marchands de souvenirs ! commente Jean Debruynne, parce que si ce jour-là il avait livré son adresse, on aurait, à cet endroit, construit une basilique et vendu des cartes postales. » Mais non ! Pas de rue, pas de numéro, pas de code, pas d’identifiant… mais une invitation à l’expérience : « Venez, et vous verrez. » Jésus ne les réduit pas, il ne les enferme pas mais leur suggère d’essayer librement : « Vous verrez bien… »
Tout commence par un regard. Jean Baptiste pose son regard sur Jésus avant que Jésus ne pose son regard sur les disciples. Et poser son regard, c’est la clé de la création, explique le romancier japonais Sôseki au début de son Oreiller d’herbes. « Poser son regard, (…) car c’est là que naît la poésie et que le chant se lève (…) Même si la peinture n’est pas étalée sur la toile, l’éclat des couleurs se reflète dans le regard intérieur (1). »
Un regard, mais aussi une voix qui disait : « Voici l’Agneau de Dieu. » Et les deux disciples « entendirent », écrit l’Évangile, « et ils suivirent ».
Est-ce cela, une vocation ? Un regard et une ouïe ? Comment évoquer l’ombre d’une voix ? Dire le cil d’une invitation ? Raconter le cheveu d’un appel ? Cela commence parfois par de petites craquelures. Au début, on n’y accorde peut-être qu’une oreille distraite. On entend bien, pourtant, que le sol chuchote. À quel moment la faille se met-elle à s’élargir ? Un appel n’est jamais que l’appel d’un appel… On rejoint une cascade de voix. C’est une affaire de son et une affaire de ton. Mais comment sait-on que le ton est le bon ?
Venez, et vous verrez.
« Ils allèrent donc, ils virent et ils restèrent », poursuit l’Évangile de Jean. Ce qui ne signifie pas qu’ils allaient s’arrêter. Car ce oui d’un jour, ils vont devoir l’habiter tous les jours, le labourer, le réensemencer. Il faut une vie, parfois, pour reconnaître un appel et pour y consentir. Toute une vie pour l’apprivoiser, pour créer des liens avec lui et qu’il devienne unique au monde.
Mais l’appel, même délicat, reste un arrachement. « Comment cueillir la rose tout en préservant son parfum ? » se demandait le poète Adonis. Éloignez-vous des mots, ajoutait-il, et même, parfois, du sens, mais jamais de la mélodie.
En disant aux deux premiers disciples « Venez, et vous verrez », Jésus les cueille à l’aube de leur vocation en en respectant toute la mélodie. La suite de l’Évangile racontera comment il va en préserver le parfum.

Gabriel Ringlet