Ils se prosternèrent devant lui

Se nommer Hérode le Grand et exercer un si piètre discernement ! Dans l’Évangile de l’Épiphanie du Seigneur, ce souverain se fourvoie en effet triplement.
D’abord, il n’écoute pas les Mages en profondeur. Eux viennent adorer Jésus, conçu de l’Esprit, né de Marie. Lui vacille dans ses certitudes, redoutant un concurrent temporel en l’Emmanuel. Eux incarnent les nations païennes à qui la Nativité est promise sans acception de quiconque. Lui se rétracte en son palais et dénature la mission sainte de Jérusalem, la confinant en citadelle repliée. Eux sont porteurs de l’or envers la royauté nouvelle, de l’encens envers Dieu fait homme, et de la myrrhe envers Celui qui, de sa mangeoire, et par son ministère, sera livré au bois du Golgotha. Lui doit son trône à l’occupant romain, et, pour régner, confisque le pouvoir aux religieux et assassine ses rivaux. Eux se prosterneront en esprit et vérité fondant toute confiance en l’étoile. Lui prétend qu’il ira se prosterner en stratège tyrannique.
Le second aveuglement d’Hérode est dans sa consultation des grands prêtres et scribes. Le pluriel ici nous surprend car un seul grand prêtre est en exercice. Mais Hérode éprouve le besoin angoissé de convoquer tout ce que Jérusalem compte de doctes. Chercheur d’une vaine infaillibilité, il se fait entendre la citation du prophète. Lecture purement politique, comme s’il avait la main sur le mystère ! La corrélation qu’il établit entre les dires des religieux et ceux des Mages ne laisse place en lui à aucun saisissement intérieur. Jésus ne bouleverse pas son cœur mais gêne ses plans.
La troisième méprise d’Hérode est de s’illusionner sur un retour des Mages vers lui après leur pèlerinage à Bethléem. Le Seigneur veille ! Ils ne serviront pas ses tristes calculs. Ils sont adorateurs de Celui qui les « réjouit d’une grande joie » ! L’autre chemin dont parle saint Matthieu n’est pas seulement pris par eux pour regagner leur pays sans encombre. Il est chemin d’Épiphanie ! Signe pour tous ceux qui suivront, au fil des siècles, Jésus le Chemin et la Vie. Les voici porteurs de l’ineffable Nouvelle aux dimensions les plus universelles. L’humble logis de Bethléem devient maison du Pain livré par amour pour la multitude !
Nous ne sommes certes pas Hérode et n’entretenons pas ses funestes projets. Mais il nous faut veiller à ne pas partager inconsciemment la triple résultante du même amour-propre. Il est en effet trois dimensions que l’enfant de Bethléem nous presse de convertir : Il nous est, en premier lieu, difficile d’accueillir le divin de l’intérieur. Comme dit Maurice Zundel : « C’est par sa propre Lumière que Dieu se rend témoignage. L’affinité surnaturelle qui résulte de la foi nous rend intérieures les choses divines. » Marie et Joseph seront ici nos pédagogues. Ils nous enseigneront comment « tomber aux pieds » de l’infiniment petit.
Nous voulons, en second lieu, demeurer maîtres du mystère. Il ne nous est pas demandé d’en être les concepteurs, mais d’y consentir. Les Mages, en la matière, seront nos maîtres. Virtuoses des constellations célestes, ils n’avaient jamais vu semblable étoile ! Elle retourne leurs cœurs et mobilise leurs pas. Tant de vies naissantes et finissantes sont aujourd’hui menacées. Ne sommes-nous pas devenus idolâtres du droit à disposer de soi ?
Troisièmement, nous résistons encore à ce que Jésus soit Épiphanie pour tous. Il nous est souvent instinctif de le retenir, à l’aune de nos désirs. Nul ne peut ramener à soi le Rédempteur de l’homme. « Christ est tout pour nous, écrit Paul VI. C’est un devoir de notre foi et un besoin de notre conscience de le reconnaître, de le proclamer et de l’exalter ! »

Père Bernard Podvin