« Mes yeux ont vu le salut que tu préparais à la face des peuples »

Quel est ce salut préparé par le Seigneur ? Curieusement, appliqué à Jésus comme sauveur, ce terme est peu utilisé dans les Évangiles. Chez Luc, trois des cinq occurrences se trouvent dans le Nunc dimittis, ou Cantique de Syméon, et le Benedictus, ou Cantique de Zacharie. Ils appartiennent aux quatre cantiques des récits de l’enfance, avec le Magnificat, ou Cantique de Marie, et le Gloria. Comme les autres, le Nunc dimittis est repris dans la liturgie chrétienne, en particulier à l’office de complies : une invitation adressée en fin de journée aux chrétiens à, selon les jours, chercher ou méditer, protester ou contempler, en tous les cas, approfondir le salut que Dieu prépare à la face des peuples.
En mettant ce terme dans la prière de Syméon, Luc reprend l’attente d’Israël. Dans la scène de la Présentation de Jésus au Temple, les éléments vétéro-testamentaires sont multiples : l’accueil par Syméon, qui « attendait la Consolation d’Israël », l’insistance sur les prescriptions de la Loi auxquelles se conformaient les parents de Jésus, la présence de la prophétesse Anne qui rappelle la présentation de Samuel par sa mère Anne au sanctuaire de Silo (1S 1-2). Les thèmes d’un « salut préparé pour tous les peuples, une lumière qui se révèle aux nations et donne gloire au peuple d’Israël » étaient déjà présents dans la deuxième partie du Livre d’Isaïe (1) rédigé au temps de l’exil, parfois appelé Livre de la consolation d’Israël. Luc en reprend l’universalisme du salut préparé par le Seigneur et l’insère dans le récit de l’enfance de Jésus, en franchissant un pas par rapport à l’annonce d’un Messie aux bergers, les pauvres du peuple d’Israël. Dans ce cantique, non seulement ce salut s’est manifesté pour Israël, mais aussi pour les nations païennes, selon une perspective que Luc partage avec Matthieu, lorsque ce dernier raconte la venue des Mages depuis l’Orient. Mais qu’a vu Syméon ?
En composant la scène de la présentation de Jésus au Temple, le propos de Luc est d’annoncer que Jésus incarne le salut attendu par Israël, une attente personnifiée par Syméon. Avec la foi des disciples de Jésus en sa résurrection, Luc écrit après les événements de la Passion. Dans le deuxième oracle de cette scène, celui adressé à Marie, il se réfère au rejet de Jésus, au clivage qu’il devait provoquer au sein du peuple d’Israël, au glaive du jugement (Cf.Ez 14, 17) qui fait chuter et qui relève pour établir le Règne de Dieu, un règne de paix, que précisément Israël attendait. Comme dans l’Évangile de Matthieu, le récit de Luc ne réduit pas la Nativité de Jésus à l’événement joyeux qu’il est aussi, ce qui aurait été le cas s’il s’était terminé avec la visite des bergers ou des Mages.
Avec le Nunc dimittis, Syméon désigne Jésus comme le Messie envoyé pour répondre certes à l’attente du peuple d’Israël, mais selon les termes du salut préparé par le Seigneur à la face des peuples, et non pas seulement selon les termes compris par l’un d’entre eux, aux dépens ou à l’exclusion des autres. Telle qu’elle fut incarnée par Jésus au bénéfice des pauvres et des païens, la grâce de Dieu va toujours au-delà de ce que le cœur humain en attend.
Le psaume 84 formule ce salut en reliant quatre termes : « Amour et vérité se rencontrent, justice et paix s’embrassent ». Quelle que soit l’épaisseur d’une existence, quelle que soit la complexité d’une situation, tenir ensemble ces termes permet d’accueillir et de nous approprier les attentes vécues aujourd’hui encore, par nous, autour de nous et parmi les peuples, qui nourrissent les multiples débats à la recherche d’un équilibre entre liberté et sécurité, compétition et coopération, innovation et conservation, exclusion et intégration (2). Puisse la prière de Syméon qui discernait, sous l’action de l’Esprit Saint, « le Salut préparé par le Seigneur » à partir du potentiel reconnu dans la fragilité d’un nouveau-né, éclairer notre prière attentive à discerner ce salut préparé par le Seigneur, et pas un autre…

François Picart, prêtre de l’Oratoire