Le portier du désert

Chaque jour, raconte le poète mexicain Octavio Paz, nous traversons la même rue, le même jardin ; chaque après-midi, nos yeux rencontrent le même mur rouge. Et soudain, un jour pareil aux autres, la rue débouche sur un autre monde, le jardin vient tout juste d’être planté, le mur fatigué est couvert de signes. Comment faut-il nommer cette expérience ? Chaque jour, des soldats, des pèlerins, des caravaniers parcourent le même chemin pour se rendre au Jourdain ; chaque après-midi, leurs yeux rencontrent le même sable piétiné. Et soudain, un jour pareil aux autres, le paysage débouche sur un autre monde, le Jourdain vient tout juste de s’élancer, le sable fatigué est couvert de signes. Comment faut-il nommer cette expérience ?
L’Évangile l’appelle Jean Baptiste. Et il crie, l’homme vêtu « de poil de chameau » et nourri « de sauterelles et de miel sauvage », ce qui, par parenthèse, n’est pas mauvais du tout. Séchées au soleil et confites dans le miel ou le vinaigre, les sauterelles avaient plutôt bonne réputation culinaire. Et si on les réduisait en poudre en les mélangeant à de la fleur de farine, elles entraient dans la confection d’excellentes galettes…
Il crie, l’homme en feu, comme on crie sur un marché ou sur un stade de foot. L’hébreu Quara dit bien le cri prophétique de l’inspiré qui donnera en arabe Qur’an (Coran), littéralement : la criée. Il crie dans le désert, mais contrairement à ce que laisse entendre l’expression populaire, il ne crie pas dans le vide, car avec lui tout bascule et le désert se peuple, à un point tel que les gens arrivent de partout, de toute la Judée, de toute la région du Jourdain, et même de Jérusalem, ce qui est un comble. Sa réputation est telle qu’il parvient à faire sortir le désert de la ville jusqu’à la campagne du Jourdain. Comment faut-il nommer cette expérience ? Le poète Georges Haldas y verrait peut-être la convergence de trois déserts : le désert géographique, le désert social et le désert intime (1). Le désert géographique qu’Haldas appelle aussi le désert de sable nous émeut souvent, il nous fascine, mais il nous dénude aussi et nous renvoie à notre propre manque. Toutes les contradictions s’y retrouvent et tous les dangers s’y donnent rendez-vous. Toutes les menaces et tous les secours. Ce désert de sable nous met en présence d’un perpétuel au-delà des choses, observe encore le poète suisse pour qui la rencontre au désert n’est jamais neutre. Le premier souci du voyageur est de se maintenir dans la voie, c’est-à-dire dans la vie. Le désert social, nous y sommes. C’est maintenant, dans nos rues, dans nos villes. Pour une partie de nos compatriotes, les « bêtes sauvages »ne sont pas un mirage, dit Haldas.
Où sont passés « le sentiment poétique avec, si on peut dire, son frère jumeau : l’esprit d’enfance » ? Toute une manière de sentir le monde est comme exilée. Et pourtant, dans les catacombes de ce désert-là, « des êtres sans phraséologie œuvrent jour après jour, auprès des plus humiliés et des plus offensés ». Arrive en trois, le désert intime. Personne n’y échappe. Désert de la relation, de la maladie, de la mort. Désert aussi de la dépression, du désespoir, de la foi… Mais dans ce désert si aride, il arrive que des anges réveillent la parole unique qui nous habite, le poème qui est en nous.
Jean Baptiste surgit à la jointure des trois déserts. C’est au croisement du social et de l’intime qu’il proclame « un baptême de conversion ». Et soudain, un jour pareil aux autres, il ouvre la porte à plus fort que lui en donnant pleine mesure à« sa puissance d’effacement » (2).

Gabriel Ringlet