Dimanche 1er octobre : Les jeux ne sont pas faits

La situation que Jésus présente aux chefs des prêtres et aux anciens paraît toute simple et anodine. D’autant plus qu’il se situe immédiatement dans l’ouverture et le dialogue : « Quel est votre avis ? » On pourrait croire qu’il cherche sincèrement à débattre et souhaite accueillir la réaction de ses vis-à-vis.


En réalité la tension est à son comble, car Jésus sait bien que ses adversaires cherchent à l’éliminer. Sa douceur apparente cache pour un temps la bombe qui va éclater. C’est donc dans une atmosphère électrique qu’il va les piéger durement en leur disant une parabole qui commence exactement comme celle de l’enfant prodigue : « Un homme avait deux fils »
Le père dit au premier : « Mon enfant, va travailler aujourd’hui à ma vigne ». Le garçon répond « non », sans hésitation : « Pas question ! Je ne veux pas. » On peut même imaginer que son vocabulaire d’adolescent rebelle était un peu plus fleuri… Il se révolte mais il s’ouvre puisque ensuite, « s’étant repenti », il y va quand même. Fallait-il qu’il passe par ce moment de rupture et d’opposition pour entrer dans une relation plus personnelle et plus créative ?
Le second fils, plein d’obéissance et de déférence, s’empresse de répondre à son père sans discuter son ordre : « Oui, Seigneur ! J’y vais ! » Mais il n’y va pas. On pourrait se contenter de dire : « Quel hypocrite ! » Mais n’est-ce pas plus grave ? Son père, il s’en moque. Le premier fils progresse et grandit quand le second régresse et démissionne. Alors, « lequel des deux a fait la volonté du père ? » La question est tellement simple, on dirait même « téléphonée », que le chœur des prêtres et des anciens proclame avec force : « Le premier, évidemment ! » Et ils tombent dans le panneau de façon magistrale.
Car Jésus éclate. Il n’attendait que ça pour leur décocher un uppercut en pleine figure. Nous ne sommes pas sur la scène d’un débat entre convictions mais sur un ring de boxe. Avec une violence verbale à la hauteur du combat qui s’annonce, Jésus, en opposant les deux « oui », va envoyer ses adversaires au tapis.
Le oui des prêtres et des anciens est un non camouflé. C’est le oui satisfait des gens arrivés. Un oui proclamé haut et fort, dont on se gargarise. Un oui revu et augmenté puisqu’il s’agit de calculer et de thésauriser. Une véritable affaire. Un oui tout compris réservé aux membres en règle de cotisation. Les « professionnels du oui », selon la magnifique expression de Gérard Bessière, sont sourds à la nouveauté et ne peuvent évidemment pas entendre « le chemin de la justice » proposé par Jean Baptiste. C’est un oui qui dit non.
Le non des publicains et des prostituées cache un oui hésitant. Un oui timide et réservé. Et on les comprend. La religion officielle les a tellement enfermés dans le « non, ce n’est pas pour vous ! » qu’ils ont fini par y croire. Comment pourraient-ils imaginer qu’ils sont appelés, eux aussi, à travailler dans la vigne ?
Mais voilà qu’un prophète leur ouvre le chemin des béatitudes et leur dit : « Rien n’est joué. Il y a aussi une place pour vous. Et même une place privilégiée. »
Mettons-nous dans leur peau… Voilà une éternité que la rigidité croyante les chasse dans les bas-fonds de l’exclusion. On mesure qu’il leur faut un peu de temps pour que leur non spontané se convertisse en un oui balbutié.
Cette petite histoire de rien du tout révèle surtout la grande bonté d’un Dieu déconcertant qui ne supporte pas la fausseté d’une dévotion hypocrite : « Les publicains et les prostituées seront avant vous dans le Royaume ! »

Gabriel Ringlet