L’amour fait ce qu’il veut

« Ton regard est-il mauvais parce que moi, je suis bon ? » Terrible interrogation du maître à l’un des ouvriers de la première heure ! Ce serviteur dévoué à la vigne, ne devrait-il pas être félicité ? Il a porté le poids du jour. N’attendrait-on pas qu’au moins, une parole bienveillante du maître aide l’ouvrier zélé à « digérer » son unique denier ? Comment se fait-il que quelqu’un travaillant depuis « pas d’heure » soit perçu par le maître avec une telle sévérité ? Ne devrait-il pas devenir bon au contact du bon ? Qu’a bien pu discerner Jésus chez ses interlocuteurs pour que la parabole soit si vive ?
Accueillons l’évangile de ce dimanche en ce qu’il désire transformer en nos existences. L’œil mauvais, souligné en saint Matthieu, est celui qui veut voir la largesse de Dieu ne se réaliser que pour lui. L’œil mauvais est reflet du cœur qui ne se laisse pas toucher au profond de lui. L’ardeur ne manque pas, mais elle se sclérose dans une vision quantifiée.
L’ouvrier du matin se concentre sur le nombre de deniers que sa main devrait recevoir, et non sur la joie gratuite d’être en présence d’un tel maître. Il croit être source du bien. Il en est comme tout autre, l’heureux destinataire. Il est incroyablement aimé, mais son œil envieux ne reconnaît pas l’amour dont il est gratifié. Sa cupidité gangrène tout. Il en oublie l’accord passé avec le maître de recevoir un denier, quoi qu’il en soit. Il gaspille son bonheur d’être appelé, alors que les ouvriers de la onzième heure n’ont été embauchés par personne. Non seulement sa récrimination est dérisoire, mais il va jusqu’à contester la liberté du maître d’être bon !
Rugueuse expérience spirituelle pour nous tous ! Nous aimerions tant que Dieu soit bon envers nous, d’une tendresse à la mesure fixée par nous. Regardons notre attitude relationnelle envers le Seigneur et envers autrui. Combien de fois manquons-nous le rendez-vous de cet amour divin, crispés que nous sommes sur l’échelle de nos mérites, de nos évaluations comparatives ? À envier l’herbe verte du voisin, nous n’en savourons plus la nôtre et refusons à ce frère de la savourer, alors que Dieu le désire, et à quelque heure qu’il veuille. La pupille s’altère et se rétracte de ne pas se laisser dilater par la contemplation d’un amour si grand que nos orbites oculaires ne peuvent le contenir. L’œil mauvais est nôtre à chaque fois que nous refusons de reconnaître Jésus en tout homme et tout homme en Jésus.
« Être capable de trouver sa joie dans la joie de l’autre, voilà le secret du bonheur », dit Bernanos. Nous ne sommes certes pas le public d’Israël auquel s’adressait saint Matthieu. Mais la grâce d’une parabole est de demeurer vivante pour toutes les générations. La Parole de Dieu opère en nous le discernement qui fait vivre à hauteur et à profondeur des signes des temps. Nos communautés sont doublement interpellées aujourd’hui par le Christ. Cruel paradoxe : nous manquons de bras pour la vigne du Seigneur et nous entendons l’Évangile évoquer des personnes « restant là sans rien faire ».
Il nous incombe de scruter courageusement ce mystère afin de comprendre pourquoi tant d’ouvriers se font rares. L’évangélisation est exaltante de toujours à toujours. La vigne est en attente. Une conversion est à consentir. Il nous faut encore mieux prier le Maître que nous ne le faisons. Il nous faut rendre encore plus audible l’appel à aimer et à servir. Afin que nul ne puisse dire : « Personne ne m’avait embauché. » Alors, la pièce d’un denier ne sera plus motif de crispation. Alors, la onzième heure ne sera plus jalousée par la première. L’amour sera servi par des témoins joyeux de la gratuité de Celui qui a tant aimé le monde.

Père Bernard Podvin