Les vagues se jetaient sur la barque

20/6/15 - 00 H 00

De Gaulle, géant de l’histoire, ne cacha pas que sa foi chrétienne fut secouée par des événements mondiaux ou familiaux, tels que les turpitudes de la politique, ou la mort de sa fille fragile. Malraux, brillant chercheur de sens, ne cacha pas que son agnosticisme effleura le seuil de la foi en raison du témoignage de certains croyants. De Gaulle et Malraux s’estimaient. L’intellectuel dira, après tant d’années d’existence, comme fruit de son intimité avec le Général : « Il croit qu’à ma manière j’ai la foi. Je pense qu’à sa manière, il ne l’a pas. » Qui donc est croyant, et qui ne l’est pas ? Qui peut prétendre connaître autrui à la profondeur de son âme ?

Il faut être le Christ pour nommer avec justesse ce qui habite le cœur de ses proches. « Pourquoi êtes-vous si craintifs ? N’avez-vous pas encore la foi ? » La question formulée dans l’Évangile de saint Marc s’apparente à un reproche blessé par l’ingratitude. Elle est, pourtant, une magnifique expression d’attente que grandisse la foi des disciples. « Pas encore ? » leur demande-t-il, tandis que le frêle esquif prend l’eau.

À dire vrai, ce dimanche, on ne sait qui défendre. Certes, les disciples sont lents à croire, mais on attendrait de Celui qui les a choisis de ne point dormir quand la menace est vive. Certes, on voudrait réveiller Jésus avec la même urgence que les apôtres, mais on ne saisit pas pourquoi leur proximité avec le Seigneur ne les rend pas plus prompts et plus fidèles. Les auteurs spirituels nous font remarquer qu’il y a ici, chez l’évangéliste, une formulation ciselée dont il a le secret : « Maître, nous sommes perdus. Cela ne te fait rien ? »

Ce cri est détresse et prière. Il faut des jours et des nuits de proximité avec le Seigneur pour oser cette rare familiarité. « Cela ne te fait donc rien ? » Comme si les amis de Jésus voulaient, en plein péril, entendre ce que ressent le Maître à leur endroit. N’ont-ils pas tout quitté pour le suivre ? Si cette nuit, l’horreur de la tempête doit les submerger, que Lui, au moins, soit avec eux dans cette angoisse ! De quel sommeil parvient-il donc à dormir alors que, à l’évidence, la mer est déchaînée ? Quel repos peut-il trouver tandis que tout chavire, au point d’emporter ses amis ? Dieu que cette page d’Évangile est nôtre en ces temps éprouvés ! Dieu que son acuité résonne en nous ! Tandis que le pape François partage au monde, au nom de son amour et sa foi, les menaces d’une guerre globalisée, la barque de l’Église semble cruellement faible pour assumer sa mission. Tandis que tant de contemporains sont broyés par la mondialisation de l’indifférence, les moyens d’évangélisation sont disproportionnés ! Si l’on veut parler en vérité, les défis humanitaires et spirituels ont aujourd’hui dimension de tsunami. Rien de moins. Et pour tenter d’y répondre, nous n’avons, pour « écoper » les eaux océaniques, que… le petit seau de notre espérance.

C’est cette fidélité, humble mais sincère, qui importe à Jésus. Le « pas encore » de notre foi a toujours un avenir à ses yeux. Le Christ ne nous demande pas de vaincre l’insurmontable, mais de croire qu’avec lui, toute tempête peut s’apaiser. Dans la barque menacée, le calcul égoïste n’a plus sa place. Seul, le don de soi revêt une signification d’éternité. Il s’agit de s’en remettre à Lui. Nous offrir à son amour dans l’imploration décapante de ses disciples. C’est notre relation au Christ qui nous préserve de passer tout entiers « par-dessus bord » de la désespérance en nous-mêmes et en nos frères. Puisque le vent et la mer lui obéissent, le Christ n’est-il pas Celui qui ne décevra pas notre attente éperdue, petit à petit abandonnée à son aimante volonté ?

PODVIN Bernard