Paroisse Saint Martin de la plaine de Valence
Paroisse Saint Martin de la plaine de Valence


« Purifie-moi ! »
 

14/2/15 -

Ce jour-là, au grand séminaire de Liège, l’équipe des visiteurs de malades du diocèse m’avait demandé de répondre à la question : « Dieu est-il compatissant ? » J’accepte l’intitulé en suggérant d’y ajouter en sous-titre une expression empruntée à Hélène Grimaud : « Faire de la blessure une grâce. » Il m’arrive souvent d’évoquer cette pianiste si sensible à la souffrance et à la mort, au point, parfois, de glisser mes mots dans les siens.

À la fin de la conférence, une dame, médecin généraliste, vient me voir et me dit avec délicatesse : « Je crois pouvoir vous entendre, je m’y efforce en tout cas, mais vous savez aussi qu’une vie peut terriblement se dégrader. J’ai dû accompagner une de mes patientes atteinte d’un cancer du visage. De semaine en semaine, elle devenait de plus en plus défigurée. À la fin, le cancer la rongeait tellement qu’elle pourrissait. Pour les infirmières, pour les proches, même les plus aimants, cela devenait insupportable d’entrer dans la chambre car elle se décomposait. Comment faire de la blessure une grâce dans ces conditions-là ? »

Au temps de Jésus, la lèpre était un cancer, un des fléaux les plus redoutés de tout l’Orient. Cette putréfaction des chairs, du visage surtout, et des mains, provoquait une telle horreur que pour s’en protéger la société « excommuniait » le malade. Relégué en dehors de la cité, il devait se couvrir le visage, s’ébouriffer les cheveux, se déchirer les vêtements et crier « Impur ! Impur ! » si quelqu’un approchait (Lévitique 13, 45). Mais cette mise au ban de la cité est bien plus que géographique. L’exclusion se veut aussi religieuse : touché dans sa chair, le lépreux est regardé comme « impur » jusque dans son âme. La maladie n’est pas qu’une malchance, elle est un châtiment.

En étendant la main sur le lépreux, Jésus touche l’intouchable. Il aurait pu lui jeter un regard, lui dire un mot, lui faire un signe… de loin. C’eût été beaucoup. Audacieux même, aux yeux de la loi et de sa terrible exigence de mise à distance. Au lieu de cela, il se laisse approcher et ose dire à l’homme suppliant : « Je le veux, soit purifié ! » Il ne dit pas seulement : « Sois guéri, retrouve la santé », mais « Sois purifié, change de vêtements, coiffe-toi, montre ton visage et retrouve la communauté. »

En réparant la chair déchirée du lépreux, Jésus franchit une frontière, il renverse un mur, il réduit la distance entre le pur et l’impur, il rétablit le dialogue entre la religion et la vie comme ne cesse de le faire le pape François. Mais alors, pourquoi, au moment où la lèpre s’en va, Jésus renvoie-t-il le lépreux « avec fermeté » ? Le verbe grec est violent. Que signifie ce passage si rapide de la douceur à la dureté, avec l’injonction de ne rien dire à personne ? Comme si Jésus avait peur qu’on s’arrête au « spectaculaire », au risque de ne pas rejoindre une guérison plus fondamentale. Mais c’est trop demander à cet homme qui se sent revivre. Rester à l’écart quand il était mort-vivant, il n’avait pas le choix, mais se taire quand le printemps revient, non, ce n’est pas possible. Du coup, c’est Jésus qui devient lépreux, pestiféré, intouchable, interdit de séjour et obligé de se tenir à l’écart « dans les endroits déserts ».

Je repense à cette femme atteinte d’un terrible cancer du visage – mais ce pourrait être un malade d’Ebola –, à ces médecins, à ces infirmières, à ces proches qui, malgré la peur, tentent de s’approcher. Même s’ils ne parviennent pas à éliminer le mal, par leur seule présence, ils entrent dans la maladie, ils s’en emparent, ils l’habitent, et, à leur manière, eux aussi, ils « purifient ».

RINGLET Gabriel






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