Paroisse Saint Martin de la plaine de Valence
Paroisse Saint Martin de la plaine de Valence


Pour qui sont ces serpents ?
 

Méditation du jeudi de l’Ascension

13/5/15 -

A l’aube du siècle dernier, l’Esprit de Pentecôte soufflait sur des communautés protestantes des montagnes nord-américaines. Le premier, un pasteur des Assemblées de Dieu, George WentHensley (1880-1955), prenait des serpents des Appalaches dans les mains pour manifester la Vérité de cette Parole de Dieu : « Ils saisiront les serpents » (Mc 16,18). Les signes de l’Évangile selon saint Marc s’accomplissaient au fur et à mesure que le Souffle de Dieu réveillait ces croyants de leur tiédeur. Les reptiles caressés, associés à un service religieux fervent et vibrant, ne blessaient plus l’homme de ces campagnes désolées et oubliées par un développement matériel conquérant.

Aujourd’hui encore, à la frontière risquée de l’humanité et de l’animalité, des hommes et des femmes pieux perpétuent ces ordalies : tout à la fois vestiges d’une autre époque, rêves d’une mythologie élucidée ou prédications fantastiques. Si nombre de ces fidèles du Christ perdent chaque jour un peu plus la guerre économique d’un miracle américain fragile et renaissant, ils n’en gagnent pas moins, année après année, tant l’offensive médiatique qui les exhibe sur nos écrans, que la charge académique qui voit s’allonger, depuis 1909, la liste des études de psychologie ou de sociologie religieuses préoccupées d’en disséquer les modalités.

C’est ainsi que cinq micro-congrégations pentecôtistes, disséminées entre la Virginie-Occidentale et l’Alabama, se retrouvent régulièrement honorées par nos rituels de l’information, plus ou moins sensationnelle ou scientifique. Plus d’un siècle après leur surgissement, leur survivance hante désormais l’actualité religieuse de la première puissance du monde !

Restant sauve leur ferveur, ces chrétiens répondent-ils pour autant, de façon exclusive, à la promesse du Christ de Pâques, au seuil d’un Ciel qui l’absorbe ? Si, après tout, ces serpents sont aussi pour nous, devrons-nous les brandir, aussi haut que le Fils s’est élevé, pour exister à la hauteur de la face éberluée de notre monde ?

Le parfum sauvage qui se dégage de ces cultes ne met-il pas à mort, en premier lieu, la candeur d’une fable nécessaire : le « temps où les bêtes parlaient » ; ou plutôt, une époque, évoquée par la Genèse, qui laissait, dans un instant unique, et à jamais perdu pour la longue histoire biblique, l’Humanité converser, dans un paisible verger, avec l’Animal. À lire le récit biblique, plus jamais l’homme ne retrouvera cette communion ouverte par la parole des origines. Plus un seul mot échangé entre l’homme et la bête ; bien au contraire, la mort est devenue le risque de l’échange entre ces deux parts de la Création. Même dans les romans baroques, la Bête doit dévoiler son humanité pour épouser la Belle !

Plus troublante encore, la règle ultime de certaines compréhensions du lien social qui, pour rendre compte de nos rapports de force, métamorphose l’homme, dévoré par sa propre animalité, en loup. Alors, si plus rien dans nos essais de domestication ne subsiste de cette possibilité d’une communication primordiale ; si nous désespérons à ce point de nos capacités à vivre ensemble, n’est-ce pas là le véritable signe que le Christ nous donne, avant d’échapper de notre champ visuel dans un ailleurs invisible ? Sous le regard de Dieu, jamais la violence ne sera digne de donner la Vie.

Serions-nous condamnés, par cette absence-abstention de Jésus, non seulement à défier, sans répit, la morsure de la bête, mais aussi à n’être que capable de transmettre ce risque ? Cela serait sans compter avec le maintien de la divine fable dans la force, inouïe et fragile, de la promesse ultime du Sauveur. Voilà peut-être dévoilée son objet : une greffe est toujours possible sur la Genèse inaltérée.

Aussi droit que le corps du Christ qui s’élève au sommet de l’Univers, les trois vivants dont nous héritons gardent, pour nous, l’espoir d’être délivrés de la malédiction du sol. Si tous les trois se sont couchés, accablés par la pureté d’un Créateur défié par la vanité de leurs échanges, un seul peut les relever ! Par grâce, la Vie rendue au Messie l’aura été au prix d’un triomphe sur la violence. Une fois la mort engloutie, il ne peut plus y avoir d’homme courbé vers le sol dans l’angoisse de la production, ni de femme terrassée par la douleur de la génération ou de serpent atrophié de ses membres et refroidi par une nourriture vaine. Les mains des trois compagnons d’infortune, enfin redressés par la force ascendante du poids de la Gloire, signent pour tous le pacte neuf d’une Création réconciliée de la Terre jusqu’au Ciel !

Ces serpents sont bel et bien pour nous : indispensables partenaires et insubstituables témoins des premiers mots du Monde !

F. Marc Fortin, carme (Avon)






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