Paroisse Saint Martin de la plaine de Valence
Paroisse Saint Martin de la plaine de Valence


Passez par les villages
 

Rien d’étonnant que Jésus appelle les Douze et les envoie en mission « deux par deux » puisqu’en ce temps-là les rabbis itinérants voyageaient souvent de cette façon-là. Et comme disait Jean Debruynne, « deux, c’est déjà un peuple ». À deux et sans rien. Pas même un bout de pain ou de quoi s’acheter quelques fruits. D’ailleurs, pas question d’une besace pour faire la quête. Ni d’une seconde tunique. Une seule, comme les pauvres qui la portaient jour et nuit. Juste un bâton et des « semelles de vent ». Leur richesse, c’est la route. Et des mains pour guérir. Et une parole pour encourager. Si bien qu’à leur contact, la vie changeait. Les « souffles contaminés » s’évanouissaient. Mais ils ne soulageaient pas que les malades. Ils étaient « des guérisseurs du monde » selon la belle expression de Gérard Bessière, tellement dépouillés que leur transparence rayonnait. Il arrive qu’aujourd’hui encore, dans le secret, et c’est sans doute mieux ainsi, des êtres diaphanes communiquent par leur seule présence, et à leur insu, une lumière qui nous rend plus légers.
Quand l’accueil d’une maison est chaleureux, Jésus dit à ses disciples : « Restez-y jusqu’à votre départ. » Littéralement : « Jusqu’à ce que vous sortiez de là ».Curieuse formulation qui sonne comme un truisme. André Chouraqui y voit le souhait d’une certaine stabilité. Et un refus d’agitation. Les envoyés doivent éviter de courir « de maison en maison ».
Toutes les maisons n’étaient pas hospitalières. Des villages vont se fermer et refuser d’écouter. Jésus donne alors à ses disciples ce conseil d’une dureté qui paraît hautaine et méprisante : « Partez et secouez la poussière de vos pieds : ce sera pour eux un témoignage » (Marc 6, 11). Ce geste d’une violence symbolique affirmée indique que le refus d’accueillir contamine… jusqu’au sol de la maison. Mieux vaut alors se défaire de ce qui aurait pu s’attacher aux sandales et laisser la poussière à la poussière. Ce n’est pas une malédiction mais une invitation – forte ! – à la conversion.
En relisant ce passage d’Évangile, et en repensant à la Coupe du monde de football et à « l’âme du ballon » sur laquelle il a écrit de si belles choses, j’ai revisité le livre de l’écrivain autrichien Peter Handke, Par les villages, un poème dramatique qui, du début à la fin, invite à se lever, à s’élever et à exister, ici et maintenant. En voici juste quelques mots.
« Vous, gens d’ici… marchez… transmettez quelque chose. Ceux qui aiment, seuls, transmettent (…) C’est vrai, beaucoup de gens, même dans le plus somptueux appareil, sont incapables d’un regard de fête. Mais si la plupart sont incapables d’être élevés plus hauts, vous, vous pouvez aller plus haut. Certes vous êtes peu – mais le peu est-il donc peu ! (…) »
« Vous, gens de maintenant… découvrez-vous en tant que dieux (…) Le ciel est grand. Le village est grand (…) Redressez-vous (…), laissez s’épanouir les couleurs. Suivez ce poème dramatique. Allez éternellement à la rencontre. Passez par les villages. » (1)
Je ne veux pas récupérer l’auteur de L’Angoisse du gardien de but au moment du penalty. Je ne veux surtout pas tirer cette formidable invitation à marcher, à rencontrer et à transmettre, en direction de l’Évangile. Simplement, j’admire la convergence des grands textes, des grands appels, et j’entends Jésus offrir à ses disciples des mots tellement proches. Car enfin, n’est-ce pas cela qu’il dit à ceux qu’il envoie deux par deux : « Passez par les villages. Allez éternellement à la rencontre. Le ciel est grand. Redressez-vous. Suivez le poème dramatique. Vous êtes peu, je le sais. Rien que deux. Mais le peu est-il donc peu ? Transmettez quelque chose. Aimez. Marchez. Et, s’il le faut, secouez la poussière de vos pieds. »
Gabriel Ringlet






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