Paroisse Saint Martin de la plaine de Valence
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Le Crucifié, une valeur ?
 

A l’heure où l’homme contemporain associe fréquemment la dimension religieuse de son existence à des « valeurs », valeurs éthiques ou esthétiques, cette page d’évangile l’interpelle sur la valeur qu’il accorde à la croix de Jésus. Elle fut certes quelque peu malmenée par les excès des discours doloristes qui ont dominé le XIXe siècle. Après une réaction salutaire à ces excès, que demeure-t-il de la croix, cet instrument de torture et de supplice, présentée ici comme l’élévation de Jésus par laquelle Dieu glorifie son nom ? Cette page d’Évangile invite à une compréhension positive de la croix.
Le propos de ce texte est paradoxal. Comme souvent, Jésus déplace le raisonnement de ses interlocuteurs. Dans l’Évangile, il répond aux deux disciples qui se font les porte-parole de quelques Grecs qui veulent « voir Jésus ». À la différence des juifs, ses coreligionnaires, les païens vivent une forme de distance avec Jésus. Ce n’est pas uniquement par un contact historique, que les païens peuvent avoir accès à Jésus : c’est en le suivant dans sa passion et sa mort sur la croix.
En étant élevé sur le gibet de la croix, Jésus est élevé dans sa proximité avec son Père. Loin d’être détruite par la mort sur la croix, cette relation est portée à sa plénitude, selon une double élévation qui répond au double abaissement du Christ-Jésus dans la Lettre aux Philippiens (2, 6-8) : Lui qui était de condition divine, il s’est anéanti, prenant la condition de serviteur, devenant semblable aux hommes. Reconnu homme à son aspect, il s’est abaissé, devenant obéissant jusqu’à la mort et la mort de la croix.
Par cette double élévation de Jésus, Dieu glorifie son nom, en glorifiant Jésus. Cette glorification ne doit pas être comprise à la lumière des représentations de puissance produites par l’art baroque de la Réforme catholique. Ce terme signifie la pleine manifestation de Dieu à l’histoire de Jésus et, à travers elle, à celle des hommes. Parfois comprise comme le signe de l’abandon de Dieu, la passion de Jésus manifeste, au contraire, sa proximité, en faisant éclater le cadre de référence de la présence du divin à la vie humaine. Dieu n’abandonne pas Jésus dans sa passion et dans sa mort. Il réaffirme sa fidélité à son Fils qui lui laisse le soin, et à lui seul, de glorifier son nom, et confirme sa relation privilégiée avec lui en cette heure cruciale.
La parabole du grain de blé tombé en terre et les deux commentaires qui l’accompagnent viennent éclairer les affirmations de Jésus, mais aussi la quête de ceux qui cherchent à le connaître. Le fruit est l’« attirance » que produit Jésus sur « tous les hommes ». L’heure de la croix détermine la condition de ses disciples en leur présentant une alternative. À travers les commentaires de la parabole, l’Évangile dénonce une vie centrée sur soi qui fait de la réussite en ce monde et de la maîtrise de son destin le seul horizon de référence. La vie de Jésus appelle à discerner les signes du Royaume parmi les « valeurs » du monde, et à revêtir la même tenue de service jusque dans le dépassement de soi que pointe sa double élévation paradoxale. En le suivant sur ce chemin, tout homme peut rencontrer Jésus, autant les juifs que les païens, plus profondément, les juifs et les païens.
Cette alternative est la réponse aux Grecs qui veulent « voir Jésus ». Pour voir Jésus ou rencontrer le Christ, le chemin est de s’engager à sa suite jusque dans les étapes où cette suivance ne fait plus sens, où cette suivance se révèle avoir un coût : l’ouverture d’une brèche pour accueillir ce qui ne vient pas de soi, ce qui n’est pas produit par soi. En ce sens, pour le disciple du Christ, la parabole du grain de blé invite aussi à orienter notre regard vers les grains de blé semés par ceux qui nous ont précédés, pour chercher comment Dieu a glorifié son nom avant nous et autour de nous. Cette parabole nous place en position seconde et évite d’associer la glorification du nom de Dieu en Jésus-Christ avec ce que nous produisons. Rencontrer le Christ suppose, comme lui, de laisser à Dieu seul le soin de glorifier son nom.

François Picart, prêtre de l’Oratoire






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